Indépendance éditoriale et Responsabilité Sociale des Journalistes - Table ronde SAINFO/FIJ - Niger

TABLE RONDE SUR LE CONSEIL DE PRESSE ORGANISE PAR LE SAINFO ET LA FIJ EN PARTENARIAT AVEC LE CSC

NIAMEY (NIGER), DU 29 AU 30 AOUT 2003



Communication de M. Elie Bossoma, Secrétaire aux Relations Extérieures du Conseil Supérieur de la Communication du Niger (C.S.C) et Journaliste à la Voix du Sahel



Introduction


Partout où les puissants se croient obligés de se mettre à l’abri des changements sociaux, politiques, véhiculés par la critique, la libération du verbe, la persécution s’installe, qui donne à la libre expression des idées, des interrogations primordiales, une dimension essentielle dans le devenir des sociétés. C’est justement au cœur des tourmentes sociales, aux carrefours de toutes les inquiétudes et les incertitudes que le commerce social du verbe devient le vecteur directeur des espérances sociales, à travers les écrits des journalistes, des écrivains. Le journaliste quant à lui, vit au quotidien ces moments des grandes interrogations parce qu’il cherche à percer les grandes énigmes, à s’interroger, à interroger la société en recherchant l’information primordiale, l’utile, l’opportune, la pertinente, la vraie. C’est ce travail de fourmi qu’il exécute dans la collecte des informations, la rigueur professionnelle et sa disponibilité permanente aidant.


Le journalisme pourtant n’est pas encore ce qu’il doit être, sinon rarement chez nous et même ailleurs. Il peut sembler une activité en apparence banale, mais qui en réalité ne peut être réduite à la définition que peut donner un profane a travers une lecture des pratiques courantes. Il y a une grande différence entre la noblesse de la profession et l'application dégradante des principes qui la gouvernent même faites par des professionnels. Le journaliste a une mission sociale. Il travaille pour la manifestation de la vérité dans le domaine de l'information qu'il livre au public. Cette mission supérieure en société se reconnaît à la dimension de son lot sacrificiel en vies humaines, d'arrestations arbitraires, de brimades, de chantages et d'intimidations qui chaque année rendent compte de son importance stratégique et sa délicatesse.


Le journalisme dans sa saine pratique est au cœur des enjeux primordiaux. Il suscite autant la haine que la sympathie dans le public. Il suscite aussi la folie criminelle des tenants de l'ordre politique et social. Il se constitue en fusible social dans l’intérêt d'un public passif dont l'intelligence des questions primordiales est perpétuellement comprise. Et pourtant, pour lui, sa responsabilité devant le public prime sur toutes les autres.


Déjà à ce stade introductif de notre exposé, nous pouvons dire qu'il existe une communauté naturelle d'intérêts entre un journaliste digne de ce nom et le public qu'il sert. La deuxième leçon que révèle ce constat c'est la contradiction fondamentale de la libre circulation des pensées, des opinions à laquelle se livrent les médias en institutionnalisant un espace d'échanges d'informations entre les différents fragments de la société et les intérêts des classes dominantes.


Au fondement de cette situation le mariage de raison du journalisme, de ses principes éthiques, déontologiques et réglementaires avec les normes supérieures auxquelles adhèrent la société internationale et la communauté nationale, à travers la constitution et le respect des libertés fondamentales, le droit a l'information et la libre expression des idées, des pensées, des opinions. Cette profession permet à la société d'accéder à un niveau de culture politique et générale, à des options pertinentes aisées, utiles et rationnelles sur les grandes questions touchant la vie du citoyen. Et pour s'acquitter de sa mission, le journaliste ne le fait pas coincé entre les quatre murs de la rédaction.


Les contraintes d’une sur-réglementation


L'environnement politique juridique institutionnel, psychologique et même technologique crée ses propres exigences, et caractérise ainsi le contexte de l'exercice de la profession.


De toutes les professions, le journalisme semble être la plus réglementée au niveau individuel, collectif, des médias, des différents acteurs, des dirigeants, des promoteurs et des journalistes. De toutes les lois auxquelles obéissent les professionnels, les principes moraux sont les plus contraignants. Ils imposent une conduite de rigueur presque religieuse qu'aucune restriction légale ne peut garantir, et font voler en éclat celle-ci lorsqu'elle fait obstruction à sa mission, pour élargir son espace de libertés. A toutes ces valeurs éthiques, il faut ajouter les dispositions déontologiques au niveau des éditeurs, des rédacteurs, le tout coiffé par les pratiques individuelles et les exigences des grandes orientations éditoriales.


Au delà de l'information factuelle dont la restitution n'est l'objet d'aucun enjeux de taille, les genres d'opinion comme les éditoriaux, analyses ou commentaires suscitent beaucoup d'intérêts et d'engouement de la part des gouvernants, des politiciens en général. Ces genres rédactionnels s'inspirent de l'idéologie éditoriale du journal, de la radio ou la télévision sinon de la rédaction ou du journaliste qui le présente. C'est la ligne éditoriale du journal. Mais quels sont les principes qui participent à la définition d'une caractérisation idéologique? Quel est l'intérêt d’une telle identification? Dans tous les cas la promotion exclusive d'une idéologie ou cause politique spécifique liée a des intérêts particuliers la sous-tendent. Toutes les activités d'information se font selon des tendances idéologiques qui ont été expérimentées au cours de l'histoire à travers les quatre philosophies fondamentales que sont :


Ø L'autoritarisme

Ø Le communisme

Ø Le libéralisme

Ø La responsabilité sociale.


Contrairement aux trois premières, la responsabilité sociale mérite notre attention pour la simple raison qu'elle prend à son compte certaines préoccupations essentielles de la profession. Elle rapproche sensiblement les journalistes des dirigeants, des promoteurs à travers les obligations qu’elle leur fait d’assurer le traitement des questions d'intérêt public en toute impartialité, de façon équitable et de présenter les informations dans leur diversité et complètement, de telle sorte que le public se forge une opinion saine à leurs sujets.


Même si la subtilité malveillante des pratiques observables tant au niveau des journalistes, des dirigeants des médias que des pouvoirs sociaux contourne ces exigences, le principe de la responsabilité sociale correspond le mieux au profil du journaliste dans un contexte démocratique et à ce titre peut susciter des appétits éditorialistes d’indépendance.


L’indépendance éditoriale


En matière éditoriale, l’indépendance comme la dépendance est une sécrétion idéologique suffisante pour faire la différence dans l’orientation des médias en général. Les médias ont toujours eu des éléments distinctifs de leur ligne éditoriale, qui peut transparaître à travers leurs noms, les traitements des informations d’opinion, un logo, des articles, son financement. La confusion est difficile de ce point de vue.


L’indépendance éditoriale consiste tant pour le journaliste, l’éditeur, le promoteur, l’écrivain et d’ailleurs toute production intellectuelle, cinématographique et artistique, au refus catégorique d’adopter une attitude servile aux profits des causes étrangères à sa profession, d’adopter des démarches étrangères aux règles de celle-ci, donc de servir de pantin à la solde d’une autre cause. Pour rester fidèle à sa mission, le journaliste a plusieurs instruments en sa possession qui lui permettent de se distancer honorablement des scénarios d’inféodation, à travers la collecte d‘informations, le traitement et leurs diffusions opportunes.


Les fondements


Les principes fondateurs de l’indépendance éditoriale prennent leurs sources dans la consécration par les médias tant publics que privés, des moyens de jouissance par le peuple de son droit imprescriptible à une information saine, sur les paramètres essentielles des conjonctures de sa vie.


Et, c’est aussi ce droit qui fonde l’Etat à créer un domaine public d’accès à l’information non partisane, qu’il subventionne. Et c’est toujours en vertu de ce droit que l’Etat s’est doté d’un domaine public et indépendant de régulation de l’information et de la communication qui garantisse en son nom l’indépendance des médias publics et privés.


Chez nous au Niger, dans le privé comme dans le public, l’indépendance éditoriale n’est pas connue.


Attention ! Liberté n’est pas indépendance.


Généralement, on fait naïvement la confusion qui consiste à prendre la liberté pour l’indépendance et par voie de conséquence les médias privés pour indépendants. On ne peut être indépendant sans liberté, mais on est souvent libre sans indépendance, parce que cette liberté a simplement servi au choix de son maître, c’est un niveau de dépendance volontaire qui interpelle ceux qui jouent le rôle de chien de garde de la profession, sur la nécessité peut-être d’une refondation sémantique de la qualification de journaliste pour la dépoussiérer des pratiques indignantes observables chez certains confrères.


Par ailleurs, s’il est clair que l’Etat a créé et subventionné la presse publique, des grandes interrogations subsistent quant à la transparence du financement de la presse privée. Quant aux médias communautaires, ils sont financés par les partenaires extérieurs dans des proportions largement au-dessus de celles prescrites par la loi. Malgré tout, la question au niveau des médias communautaires, ne se pose même pas en termes d’indépendance mais surtout d’opportunité d’installation. Pourquoi ? Parce que la vitesse de leur installation, leur nombre pléthorique, leur répartition géographique anarchique, se font dans des conditions d’une parfaite impossibilité de régulation, d’auto-régulation et en dehors d’une quelconque manifestation de professionnalisme, de maîtrise des principes réglementaires, éthiques ou même déontologique du métier.


On peut même parler d’aventure médiatique plus problématique que développementaliste où l’indépendance semble avoir été étouffée dans la semence même de l’initiative.


Les maux de la presse nigérienne


- Les médias ne sont pas indépendants,

- Ils manquent de professionnalisme, de formation de qualité et de culture générale,

- Les journalistes connaissent des conditions dérisoires de vie et de travail d’où les tentatives à la dérive professionnelle assez courantes,

- La quête du sensationnel pour appâter les audiences ou les lectorats presque inexistants,

- Manque de crédibilité des journalistes,

- L’excès de passions partisanes,

- Gestion familiale des entreprises de presse,

- Manque de compétence en gestion des entreprises de presse,

- Coûts suicidaires de l’impression, etc.


En somme, l’amateurisme a pris le dessus sur le professionnalisme en la matière.


Les normes juridiques favorables à l’indépendance éditoriale


a) Les conventions internationales


1. L'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, qui dispose "Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit",


2. La résolution 59 (1) de l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies, en date du 14 décembre 1946, dans laquelle l'Assemblée a déclaré que la liberté de l'information est un droit fondamental de la personne humaine, et sa résolution 45/76 A du 11 décembre 1990 sur l'information au service de l'humanité,


3. La résolution 104 adoptée par la Conférence générale de l'UNESCO à sa vingt-cinquième session en 1989, qui met l'accent sur la promotion "de la libre circulation des idées par le mot et l'image [ ... ] aux plans international aussi bien que national",


4. La résolution 4.3 adoptée par la Conférence générale de l'UNESCO à sa vingt-sixième session, "reconnaissant qu'une presse libre, pluraliste et indépendante est une composante essentielle de toute société démocratique" et invitant le Directeur général "à étendre aux autres régions du monde les efforts entrepris... pour encourager la liberté de la presse et promouvoir l'indépendance et le pluralisme des médias"


5. Les principes fondamentaux de la Déclaration de Windhoek reconnaissant son importance cruciale pour la promotion de médias écrits et audiovisuels libres, indépendants et pluralistes dans toutes les régions du monde et demandons que les principes énoncés dans cette Déclaration soient réellement appliqués;


6. Le code d’éthique professionnelle élaborée par l’UNESCO à l’intention des journalistes professionnels


b) Les normes nationales


- La constitution de la République du Niger

- La loi 2001-06 du 19 juin 2001 portant composition, organisation, attributions et fonctionnement du CSC en ses articles 1, 7, 10, 11, 16, 18, 27et 39 ;

- L’ordonnance 99-067 du 20 décembre 1999 portant régime de la liberté de presse ;

- La charte des journalistes professionnels du Niger.


Les exigences professionnelles


Une formation largement au-dessus de la moyenne, une maîtrise parfaite du français, une parfaite intégrité des journalistes et de dirigeants, le respect de la vie privée, de la confraternité, le refus de la discrimination sous toutes ses formes, la divulgation du secret professionnel, la diffamation et le refus de tomber dans les embûches des trois ‘’S’’ sataniques (le sensationnel, le sang et le sexe),doivent être les atouts du journaliste.


Les devoirs du journaliste


- Le journaliste doit assumer la responsabilité de ses actes ;

- N’accepter de mission que celle compatible avec sa dignité professionnelle ;

- Ne jamais faire recours à des moyens déloyaux pour accéder à l’information ;

- Ne jamais toucher de pots de vin ;

- Refuser les gratifications et les cadeaux ;

- Ne jamais exercer une activité commerciale ou publicitaire ;

- Ne jamais signer un texte dont l’insertion est payée ;

- Ne pas faire du plagiat ;

- Etc.


La clause de conscience protège le journaliste des obligations pouvant porter atteintes au devoir d’indépendance vis-à-vis des responsables des médias et des influences extérieures néfastes.


Conclusion


Tant dans la presse publique que privée, la conquête de l’indépendance éditoriale doit animer les rédactions, les journalistes, car au regard de la loi, il n’existe pas d’obstacle en tant que tel. Les situations sociales, économiques, culturelles et politiques limitent les possibilités réelles de jouissance de cette indépendance. Une indépendance qu’il ne faut pas confondre avec la liberté.


Si aucun journaliste n’est à mesure d’avoir son propre journal, sa radio, sa télévision, il faut, conformément à la déclaration de Sana’a en 1996, créer des associations ou des syndicats indépendants d’éditeurs de journaux pour imposer de nouvelles normes juridiques, lever les restrictions qui existent pour assainir le cadre juridique de l’exercice des métiers des médias.


Quant aux journalistes, ils devraient s’associer en fédérations associatives ou syndicales de la presse contrôlées, financées et animées par eux-mêmes pour asseoir définitivement l’indépendance éditoriale et la diversité des opinions en matière d’informations primordiales.


La constitution du Niger garantit l’indépendance éditoriale, mieux elle a même pris des garde-fous pour responsabiliser le journaliste dans la saine pratique de la profession, à travers une loi organique.


Dans tous les cas, la presse souffre de trop de maux, surtout du déficit d’une crédibilité pourtant nécessaire en matière d’information, qu’elle n’arrive plus à susciter hors du cercle étriqué de quelques membres du gouvernement. Or, toute crédibilité des médias comme ses journalistes passe par l’indépendance éditoriale c’est-à-dire la liberté du verbe, qui fait la force de la critique.