COVID-19 : « Nous ne voulons pas des miettes de Google et Facebook. Nous voulons qu'ils paient leur juste part»

La FIJ a récemment lancé la "Plateforme mondiale de la FIJ pour un journalisme de qualité" afin de demander des mesures concrètes pour sauver le journalisme pendant et après la pandémie du coronavirus. Au cours des deux derniers mois, de nombreux affiliés ont en effet dû faire face à des licenciements massifs, des fermetures de médias et des menaces contre leur liberté d’expression.

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Parmi les différentes recommandations énumérées dans la Plateforme, la FIJ exhorte les gouvernements nationaux à entamer immédiatement des négociations avec les GAFAM - Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft – afin de percevoir une taxe sur les revenus générés sur leur territoire national. Cette taxe stratégique devrait être utilisée pour soutenir le journalisme au lendemain de la pandémie.     

Jeremy Dear est le secrétaire général adjoint de la FIJ. Il nous explique les raisons de la demande de taxation des GAFAM et comment elle pourrait contribuer à sauver la presse.

Pourquoi est-il urgent de négocier avec les GAFAM pour tenter de rééquilibrer le secteur des médias ?

Tout simplement parce que ces entreprises, surtout Google et Facebook, tirent d'énormes profits du travail des journalistes et des organes de presse indépendants, privent les médias de revenus publicitaires, mais évitent les impôts et taxes.

À elles deux, Facebook et Google absorbent environ 61 % de toutes les dépenses publicitaires numériques - un chiffre qui augmente d'année en année. À lui seul, Facebook a réalisé plus de 20 milliards de dollars de bénéfices en 2018. En 2019, ses revenus ont dépassé les 70 milliards de dollars.

Dans le même temps, les médias indépendants, et surtout les médias locaux, sont privés de ces marchés, ce qui crée de vastes déserts d'informations. Les médias perdent des revenus et suppriment des emplois. Ils réduisent la pagination des journaux, suppriment des éditions ou fusionnent des titres. Ils ferment des radios ou réduisent les programmes d'information à la télévision.

Et finalement, il n'y a plus personne pour poser les questions, pour demander des comptes au pouvoir local, pour dénoncer la corruption, pour défendre l'intérêt public. Il y a un déficit démocratique.

Ce creusement des rédactions se produit depuis des années. Mais face à la pandémie de Covid-19, la situation s'aggrave très rapidement.

Il est ironique que cela se produise à un moment où tous les médias bénéficient d'une audience en hausse, mais ceux qui en profitent économiquement sont ces géants technologiques qui ont vu leurs revenus grimper en flèche.

Comment  la FIJ et ses affiliés proposent d’utiliser les fonds provenant de l'imposition des GAFAM ?

Ce que nous voulons, c'est que ces géants paient leur juste part, c’est juste de la justice fiscale. Ils sont des éditeurs d’information et devraient être réglementés et taxés comme tels. Nous pensons qu'une taxe sur les services numériques pourrait générer d’énorme profits qui pourraient aider à la fois le journalisme indépendant à survivre face à la crise, et construire un nouveau modèle de journalisme indépendant dans lequel l'information n'est pas une marchandise que les fonds spéculatifs et les entreprises peuvent acheter et vendre, mais un droit qui devrait être accessible à toutes les communautés.

En ce moment, Google et Facebook tentent de se présenter comme des saints et des sauveurs en accordant des subventions à des médias sélectionnés. Nous ne voulons pas de leurs miettes. Nous voulons qu'ils paient leur juste part. Ces six grandes entreprises américaines ont « évité » le paiement de 100 milliards de dollars de taxes mondiales au cours de la dernière décennie. Il faut que cela cesse !

Nous pensons qu'un fonds mondial, géré par des organisations représentatives des médias et des journalistes professionnels, ayant pour mission de promouvoir les médias d'intérêt public, peut créer un avenir durable pour les médias et garantir aux citoyens leurs droits à des médias indépendants et pluralistes.

Cet environnement comprendrait des médias de service public et des médias privés, des organisations à but lucratif et non lucratif financées dans un cadre d'intérêt public. Il empêcherait les fonds spéculatifs ou les géants de la technologie de détruire les médias qu'ils jugent non rentables ou inutiles, il offrirait un travail décent aux journalistes et obligerait les autorités à rendre des comptes.

Quel rôle les gouvernements natinaux et l'Union européenne doivent-ils jouer ?

L'argent est là, il ne manque que la volonté politique. Pendant des années, les gouvernements ont eu peur des géants. Mais il y a quelques signes, petits mais encourageants, qui indiquent que la situation pourrait changer. La pandémie a fait prendre conscience aux citoyens - et aux politiciens - de la valeur du journalisme. Les médias d'intérêt public sont un bien public et il faut prendre des mesures pour les soutenir.

Un certain nombre de gouvernements ont commencé à envisager des taxes ou des prélèvements sur les services numériques. Dans de nombreux pays, les syndicats font pression sur leurs gouvernements pour qu'ils prennent des mesures. L'UE pourrait jouer un rôle très important. Si certains gouvernements craignent le pouvoir des géants, une réponse commune de l'UE offrirait une protection. La taille de ce marché est suffisamment importante pour limiter les tentatives de ces entreprises d’intimider les politiciens.

Certains pays étudient actuellement les possibilités pour les journaux de négocier collectivement avec les plateformes numériques. L'Australie, l'Union européenne et plusieurs pays européens ont déjà pris des mesures dans ce sens, et une législation similaire est en cours d'élaboration aux États-Unis. Le problème est qu'une telle mesure favorise la survie des grandes chaînes de médias aux dépens des petits médias et ne contribue guère à la création de nouveaux médias.

Le monde des médias a été sévèrement affecté par la pandémie de coronavirus: pensez-vous que les répercussions soient aussi l'occasion de formuler une nouvelle phase pour le monde du journalisme ?

Elles doivent l'être, sinon les déserts de l'information s'étendront et un voile d'obscurité tombera sur les cas de fraude, de corruption et de malversations, mais aussi sur des informations vitales concernant la santé, le changement climatique, l'éducation et les collectivités locales.

Découvrir la Plateforme de la FIJ.