26/10/2017
 

« Ma fille a été tuée trois mois après son mari »

Aysar (g), mère de Reem Zeid, journaliste pour la chaîne irakienne Al-Rasheed, disparue depuis le 1er février 2006. Photo: AB/IFJ

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Près de 450 journalistes ont été tués en Irak depuis 1990. Sans parler des disparus, qui restent une plaie ouverte pour les familles des victimes. Rencontre.  

Fehan, la soixantaine, a le regard bleu, fixe et fatigué. Le 24 février 2006, son fils Kheralla, photographe de 36 ans, a été tué dans le Nord de l’Irak : « Mon fils me manque tous les jours, vous imaginez. Il était marié et avait deux enfants et pour eux, c’est encore trop difficile d’en parler. Heureusement que nous avons reçu des aides financières du syndicat car sans mon fils, nous n’avons plus les moyens de vivre. Et puis l’Etat nous a donné une terre, comme à toutes les familles de martyrs en Irak. Mais cela ne remplacera pas Kheralla

La parole se libère, même si le moment est difficile. Les corps sont trop lourds de toutes ces histoires. Mais il faut les raconter, les partager pour que cela se sache.  

Lika a été tuée le 4 octobre 2004 à 32 ans, dans le Sud, juste trois mois après son mari, journaliste également. Abdul Razaq ne s’en remettra jamais et a désormais la charge de ses deux petits-enfants, orphelins de ce couple de journalistes, membres du syndicat irakien de journalistes. Il s’arrête net et cache son émotion quelques secondes derrière ses verres fumés, qu’il préfère garder à l’intérieur. « Nous, nous n’avons pas eu de terre et je ne cesse de les demander, au moins pour les enfants. J’ai juste les retraites de ma fille et de mon gendre, mais ce n’est pas suffisant pour subvenir à tous leurs besoins. »  

Au bout de la table, Aysar, une maman d’une cinquantaine d’années, est arrivée en retard et s’excuse. Elle prend la parole doucement et raconte seconde après seconde son calvaire de mère. « Je n’ai plus de nouvelle de ma fille Reem Zeid depuis le 1er février 2006. Je sais qu’elle a été kidnappée dans un quartier de Bagdad alors qu’elle couvrait pour la chaîne irakienne Al-Rasheed une conférence d’un des partis islamiques. » Elle ne désigne pas les milices, qu’il est interdit de mentionner en public, mais elle le laisse entendre. « Elle n’avait reçu aucune menace avant. Des témoins nous ont juste dit qu’elle avait été embarquée avec son fiancé, un photographe, et tout le matériel de reportage. Ils ont libéré le photographe, mais aucune nouvelle de ma fille depuis 11 ans. C’est insoutenable. »

Elle s’interrompt, sèche ses larmes, éclaircit sa voix et reprend : « Elle avait 24 ans. Je n’arrive pas à me dire qu’elle pourrait avoir aujourd’hui 35 ans. » Aysar et sa famille ont reçu de l’argent du syndicat et un morceau de terre de l’Etat, qui, par cette décision, estime que cette jeune femme ne réapparaîtra pas. Les deux parents fonctionnaires ont vu aussi leurs salaires augmenter, mais cela ne suffira jamais : «Je veux témoigner aujourd’hui car nous voulons que cette question ne soit pas enterrée et que notre fille et tous les autres restent dans nos mémoires.»   

La faiblesse du gouvernement ne fait pas avancer les enquêtes, que l’Unesco exige pourtant. « Tous les criminels sont inconnus, nous dit-on », déplore Sana Al-Nachach, la coordinatrice au sein du syndicat de la section des martyrs.  « Il y a pourtant eu des enquêtes de diligentées, mais il n’y a jamais aucun résultat».

« Quand je pense que ma fille n’a pas fait d’école de journalisme, se souvient Aysar. Elle avait finalement choisi ce métier par amour de l’information. La voilà aujourd’hui partie avec sa passion. Mais nous, on est toujours là. »

Propos recueillis par Anthony Bellanger, Secrétaire général de la FIJ, lors d'une mission de la FIJ en Irak en Octobre 2017.

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